top of page
Rechercher

La suspension des accords avec les universités israéliennes et palestiniennes rompt la tradition du libre examen à l’ULB

Xavier Luffin, Eric Muraille, Philippe Golstein et Olivier Markowitch




Sous pression comme toutes les universités, l’Université libre de Bruxelles (ULB) a décidé cette semaine de suspendre ses collaborations institutionnelles avec les universités israéliennes, et de ne plus engager de collaborations officielles avec les universités palestiniennes. Ce faisant, l’ULB se détourne de ses engagements et oublie son principe fondateur, le libre examen.


Ça y est, l’ULB a donc cédé, elle aussi. Le 27 mai 2024, la rectrice a soumis au Conseil académique, qui l’a suivie à la majorité, la décision de suspendre les accords et les projets institutionnels de recherche de l’ULB avec les universités israéliennes. Le 7 mai 2024, dans un courrier envoyé à l’ensemble de la communauté universitaire (1), la rectrice semblait pourtant considérer implicitement qu’il ne fallait pas jeter l’opprobre sur l’ensemble des universités israéliennes, annonçant un screening de celles-ci – une analyse au cas par cas des critères de collaboration. La communication du 27 mai 2024 indique laconiquement que « le Conseil académique s’engage, par ailleurs, à ne pas conclure d’accord avec une université palestinienne » (2)– en contradiction avec le communiqué du CRef (3) du 19 mars 2024 (4) que l’ULB a pourtant soutenu et qui vise à aider les universités palestiniennes.


La rupture des accords et projets institutionnels de recherche signifie la mise à l’arrêt de projets scientifiques de haute qualité, comme le projet Européen CISSE à propos des molécules chirales, en biochimie, financé par la Commission européenne et impliquant des chercheurs européens, américains et israéliens (5). Cette rupture n’affectera pas directement les collaborations individuelles des chercheurs ; néanmoins elle établit une norme qui va intensifier la critique de celles-ci, et donc les affecter indirectement.


Une solidarité désormais sélective


Dans le même courrier du 7 mai, la rectrice prenait soin de préciser que « nos universités doivent être et rester un espace de dialogue, de tolérance et de solidarité entre les peuples et les cultures. Les universités ont un rôle fondamental et spécifique à jouer en offrant un lieu de débat où la complexité d'enjeux sociétaux peut être abordée de manière réfléchie, dans le respect des droits fondamentaux et dans un esprit constructif et d'ouverture à la diversité des points de vue. » Certaines informations dans les mains de la rectrice et du Conseil académique permettraient donc d’affirmer que ce qui est vrai pour « nos » campus, ne l’est pas pour les campus israéliens (et palestiniens), moins perméables au libre examen ? Les débats du dernier Conseil académique n’étant pas communiqués, on ne le saura jamais…


Les universités israéliennes, principalement visées, ne seraient donc que des institutions soutenant sans faille leur gouvernement et son appareil militaire, dont les professeurs et les étudiants, juifs et arabes, seraient incapables d’aborder « les enjeux complexes auxquels ils font face, dans un esprit constructif et avec ouverture d’esprit ? » Il suffit pourtant – à défaut d’avoir des contacts personnels avec des collègues israéliens, juifs et arabes – de consulter les sites web des universités israéliennes, comme celles de Tel Aviv ou de Haïfa ou encore de l’Université hébraïque de Jérusalem, pour se rendre compte qu’il s’agit d’institutions académiques de haut niveau, indépendantes, engagées dans la recherche et l’enseignement comme il se doit, et non dans la propagande politique, mettant en avant les résultats de leurs chercheurs et de leurs enseignants. Il n’est pas inutile de souligner que François Englert, dernier prix Nobel de l’ULB, a également été professeur à l’université de Tel Aviv (6).


Des universités déjà fragilisées


Bien sûr, ces institutions sont ébranlées à la fois par les pogroms du 7 octobre et par la guerre qui s’en est suivie à Gaza. Mais elles restent des lieux de savoir, qui produisent également – pas seulement certes, comme partout ailleurs, y compris chez nous – des voix contestataires, capables de prendre des positions différentes de celles du gouvernement. Et ces institutions tentent aussi de conserver, dans un contexte particulièrement difficile, les liens établis entre étudiants juifs et arabes comme le fait l’université de Tel Aviv (7), mais aussi entre collègues – la vice-présidente de la stratégie et de la diversité de l’Université hébraïque de Jérusalem est Arabe israélienne (8). Notre devoir est donc de continuer à collaborer avec elles, certainement pas de les boycotter.


Cela fait plusieurs années – plusieurs décennies – que collaborer avec des institutions israéliennes est mal vu par certains collègues : « ah, tu acceptes de te rendre à l’Université hébraïque de Jérusalem ? Il parait que tu vas inviter un collègue de l’Université de Haïfa chez nous ? Tu as écrit un article sur un auteur israélien ? » Le malaise est encore plus grand depuis le 7 octobre. Mais jusqu’ici, notre institution avait eu l’intelligence de ne pas interférer dans les collaborations avec d’autres universités et de laisser aux chercheurs le soin de choisir leurs partenaires librement. L’effet à long terme des campagnes de boycott d’Israël et les événements plus récents comme l’occupation du bâtiment B sur le campus du Solbosch, accompagnés de prises de position de la CGSP Enseignement (9) ou de certains collègues, ainsi que la politique des autorités ont finalement eu raison du libre examen dans notre université.


Désormais, tel biologiste, tel historien, tel philosophe, tel médecin israélien n’est plus un collègue, un chercheur, un enseignant, mais uniquement un Israélien, assimilé de facto aux positions de son gouvernement – une forme d’essentialisation extrême qui mène à penser que les campus israéliens ne constituent plus « un espace de dialogue, de tolérance et de solidarité entre les peuples et les cultures », contrairement à « nos » campus apparemment, préservés par on ne sait quelle nature supérieure.


Rappelons que la recherche scientifique s'est internationalisée durant les 19eet 20esiècles, cessant progressivement de revendiquer une science française, allemande, etc., et la Belgique a été à l’époque à la pointe des échanges scientifiques internationaux, avec par exemple le premier Congrès international de statistique (1853) à Bruxelles. Ainsi, le boycott des scientifiques d'un pays en particulier est une véritable régression pour notre pays.


Les témoignages abondent dans le monde académique de collègues qui refusent désormais – à titre individuel – de rédiger un ouvrage avec un collègue israélien, d’évaluer ses articles, de l’inviter à un colloque, uniquement sur base de sa nationalité (10) (11).


En institutionnalisant la rupture avec les universités israéliennes, les autorités de notre Alma Mater encouragent désormais de manière pernicieuse cette attitude qui aboutira, à terme, à ostraciser la communauté scientifique israélienne dans son ensemble.


Nous n’avions encore jamais refusé d’inviter un collègue dans notre « espace de dialogue, de tolérance et de solidarité » sur base de sa nationalité et pour notre part, nous refusons catégoriquement de nous plier à un tel dictat (depuis quelques semaines et dans les semaines à venir, plusieurs chercheurs et chercheuses d’origine palestinienne sont invités à l’ULB, et aucun membre de l’institution, y compris les signataires de cette carte blanche, ne s’y oppose).


Nous déplorons la position des autorités de notre université, dictée par des motifs qui leur sont propres et dont la définition fluctuante du libre examen semble de moins en moins capable de résister aux pressions extérieures, et nous continuerons à exercer notre liberté académique et à collaborer avec nos collègues israéliens – juifs et arabes – et palestiniens, en nous basant uniquement sur la qualité de leur recherche et de leurs publications, sur l’intérêt de leurs idées, et non sur leur passeport.


Sources et références :

3 CRef : conseil des rectrices et recteurs francophones.

9 CGSP: Centrale Générale des Services Publiques




 
 
 

Commentaires


bottom of page